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« Les Malades en Vadrouille » : James Gassongo ausculte les fièvres d’une société en déroute

par André LOUNDA 7 Mai 2026, 14:53 Culture et Arts

À la Maison Russe de Brazzaville, ce mercredi 6 mai 2026, la littérature congolaise a pris des allures de salle d’urgence. Entre critique sociale, méditation philosophique et dénonciation politique, l’écrivain James Gassongo a présenté et dédicacé son recueil de nouvelles Les Malades en Vadrouille, un ouvrage dense de 216 pages paru en 2025 aux éditions Le Lys Bleu Éditions. Huit récits y composent une traversée sombre d’une cité rongée par le chaos, l’abandon et la violence, où les corps souffrent autant que les institutions qui les gouvernent.

Dans une salle attentive, intellectuels, critiques littéraires et amoureux des lettres ont assisté à une rencontre qui dépassait largement le simple exercice de promotion éditoriale. Il fut question de littérature, certes, mais surtout de la maladie d’un monde contemporain en perte de repères.
Dès l’ouverture, le représentant de la Maison Hongroise de Brazzaville, Angélus Kombo, a insisté sur la nécessité du dialogue interculturel entre les peuples. Dans un propos empreint de diplomatie culturelle, il a rappelé la volonté de cette institution récemment inaugurée de faire de Brazzaville un carrefour des échanges artistiques, littéraires et académiques. Aux côtés de la Maison Russe de Brazzaville, la structure hongroise entend promouvoir « la diversité culturelle comme vecteur de rapprochement et de coopération ».
Mais très vite, la soirée a basculé dans une autre profondeur : celle du texte.

L’abbé Aubin Banzouzi, dans une lecture sociopoétique particulièrement remarquée, a présenté Les Malades en Vadrouille comme une œuvre où « la maladie devient un opérateur symbolique ». S’appuyant sur les grandes traditions de la sociocritique africaine contemporaine, il a montré comment James Gassongo transforme la souffrance individuelle en miroir du corps social malade. « Le texte littéraire devient ici un espace où se reconfigurent les tensions sociales, historiques et idéologiques », a-t-il souligné avec gravité.
Dans cette œuvre, la maladie n’est jamais uniquement clinique. Elle est politique, morale, existentielle. Elle traverse les rues poussiéreuses, les hôpitaux défaillants, les familles disloquées et les consciences épuisées. L’écrivain y construit une géographie de l’effondrement où les personnages errent dans une ville devenue métaphore de la fracture africaine contemporaine.

« Les Malades en Vadrouille » : quand la fiction devient un laboratoire de dignité humaine
Dans le paysage littéraire congolais contemporain, certaines œuvres ne se contentent pas de raconter des histoires : elles interrogent la condition humaine, déchirent les apparences et obligent le lecteur à regarder l’ombre en face. C’est précisément ce que relève le Docteur Guy Armand Mampassi dans sa lecture dense et philosophique de Les Malades en Vadrouille.
Pour lui, l’ouvrage de James Gassongo dépasse largement le simple récit des fractures sociales. Il constitue « un espace de construction des solutions alternatives », autrement dit un territoire littéraire où les êtres blessés, marginalisés ou humiliés tentent de reconstruire leur propre humanité.
Sous la plume de l’auteur, les personnages ne sont pas uniquement des figures de la déchéance. Ils deviennent les acteurs silencieux d’une révolte intérieure. Le critique voit dans cette fiction « le diable sur la peau », la noirceur des existences fracassées, mais également une lente reconquête de soi. Depuis son premier texte, rappelle-t-il, James Gassongo explore les mêmes couloirs obscurs : ceux de la mort sociale, du désespoir intime et des enfermements psychologiques.
Mais dans Les Malades en Vadrouille, quelque chose change profondément.
Là où l’on attendait seulement la chute, surgit une forme de résistance intérieure. Les exclus, les malades, les êtres rejetés développent une autonomie psychique qui transforme leur rapport au monde. « Ce rapport à eux-mêmes se donne à lire dans la scène textuelle à travers une valorisation progressive et significative de l’estime de soi », souligne le Dr Mampassi.
Ainsi, derrière les douleurs et les stigmates, le livre devient une quête existentielle. Les personnages apprennent à se regarder autrement. Ils refusent d’être définis uniquement par la souffrance ou la marginalité. La fiction devient alors un miroir philosophique.
Dans cette lecture, le critique convoque même les grandes pensées existentielles, de Søren Kierkegaard à la vieille injonction socratique : « Connais-toi toi-même ». Une phrase qui traverse l’ouvrage comme une respiration secrète. Chez Gassongo, la vie n’apparaît plus comme un simple problème à résoudre, mais comme une expérience à traverser, malgré les blessures.
Cette profondeur se révèle notamment dans certaines paroles des personnages, où le stigmate cesse d’être une condamnation définitive. Le recours à une parole plus affirmée traduit, selon le critique, « une reconnaissance et une dignité retrouvées ». Même les silences, les réponses laconiques ou les phrases apparemment banales deviennent des signes d’une lutte intérieure contre l’effacement de soi.
En filigrane, Les Malades en Vadrouille pose alors une question essentielle : comment rester humain dans une société qui produit l’exclusion, la solitude et l’effondrement des repères ?
À travers cette critique, le Dr Guy Armand Mampassi révèle la véritable portée de l’œuvre : une littérature de l’abîme, certes, mais surtout une littérature de la reconstruction. Chez James Gassongo, les « malades » ne sont pas seulement des victimes en errance ; ils deviennent les témoins d’une humanité qui cherche encore, au milieu du chaos, les chemins fragiles de la dignité.

Le critique littéraire Quentin Didiace Moukambou a, quant à lui, poussé encore plus loin l’analyse en parlant d’une « poésie de la maladie ». Dans une intervention dense et presque lyrique, il a décrit le livre comme une méditation sur « la crise identitaire qui fracture le village planétaire ».
Pour lui, James Gassongo opère « une translation magique du corps biologique au corps social ». Une panne électrique dans un hôpital sans groupe électrogène devient ainsi une allégorie politique ; la poussière recouvrant les murs d’une ville devient le symbole d’une mémoire collective abandonnée.
L’une des images les plus fortes évoquées lors des échanges demeure cette scène tragique d’un hôpital plongé dans « quatre-vingt-dix minutes de ténèbres absolues », suspendant au-dessus des malades l’ombre d’une mort évitable. Dans le regard des intervenants, cette séquence dépasse la fiction : elle révèle l’effondrement silencieux des structures publiques africaines.
L’auteur, lui, assume pleinement cette charge critique.

Pour James Gassongo, le choix du recueil de nouvelles répond à une volonté de multiplier les angles d’observation d’une même société malade. Chaque récit agit comme « un projecteur braqué sur une pathologie différente » : violence sourde, errance sociale, abandon affectif, solitude urbaine ou faillite institutionnelle.
Mais derrière la noirceur apparente du livre, l’écrivain refuse le désespoir absolu.
Les Malades en Vadrouille est aussi une défense obstinée de l’amour, de l’amitié et de la solidarité humaine. Dans cet univers en ruine, les liens affectifs demeurent les derniers refuges possibles. « Même quand tout s’écroule, la quête du bonheur reste un acte de résistance », affirme l’auteur.
Cette conviction traverse l’ensemble de l’ouvrage : la guérison collective ne viendra ni des slogans ni des institutions seules, mais de la capacité des êtres humains à reconstruire des solidarités perdues.

À Brazzaville, cette rencontre littéraire aura ainsi ressemblé à un diagnostic sans complaisance sur l’état du monde contemporain. À travers ses personnages en errance, James Gassongo tend un miroir brutal à la société africaine moderne : une société malade de ses silences, de ses violences et de ses abandons, mais qui cherche encore, au milieu des décombres, les chemins fragiles de la réconciliation humaine.

Commentaire
Avec Les Malades en Vadrouille, James Gassongo signe bien davantage qu’un simple recueil de nouvelles : il livre une radiographie littéraire d’une Afrique urbaine en crise. Son écriture, parfois sèche, parfois profondément poétique, transforme la fiction en instrument d’interpellation sociale. Dans un Congo où les débats sur les défaillances institutionnelles, les fractures sociales et la perte des repères deviennent de plus en plus pressants, cet ouvrage apparaît comme une œuvre nécessaire. Une littérature qui dérange, parce qu’elle ose nommer les blessures que beaucoup préfèrent taire.

 

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