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Martin M'béri : quand le retour aux ancêtres devient une question politique

par André Lounda 14 Septembre 2026, 10:41 Politique

Le projet de retour à Soulou des restes mortels de Martin M’Béri est présenté par ses initiateurs comme un possible moment de rassemblement national. Entre mémoire familiale, tradition, spiritualité et politique, l’initiative soulève une question plus vaste : peut-on faire d’un hommage aux morts un espace de dialogue entre les vivants ?

Il faut parfois regarder les gestes les plus symboliques pour comprendre les tensions qui traversent une société. Le projet de retour à Soulou, dans le district de Mouyondzi, des restes mortels de Martin M’Béri appartient à cette catégorie.

Décédé le 5 juin 2025, à l’âge de 84 ans, l’ancien ministre de l’Intérieur du Congo — fonction qu’il exerça de 1992 à 1997 — a été inhumé au Mausolée Marien-Ngouabi de Brazzaville. Son éventuel retour dans son village d’origine est aujourd’hui défendu comme un acte à la fois familial, traditionnel et susceptible de prendre une portée nationale.

Cette dernière dimension mérite toutefois d’être examinée avec prudence.

Car si le retour d’un défunt vers sa terre ancestrale peut revêtir une forte charge symbolique, il ne saurait, à lui seul, constituer la preuve d’une dynamique de réconciliation politique. Il peut en être l’occasion, le prétexte ou le symbole. La réconciliation, elle, relève d’un processus beaucoup plus complexe.

Pourquoi associer Martin M’Béri et Denis Sassou-N’Guesso ?

C’est l’une des interrogations qui émergent des déclarations de Magloire Montan, président du Mouvement de la Réussite, dans un entretien téléphonique accordé le 12 septembre 2026 au journaliste Bazin Mboungou.

L’intéressé établit un rapprochement entre la mémoire de Martin M’Béri et la trajectoire du président Denis Sassou-N’Guesso. Mais ce rapprochement doit être compris avant tout comme une lecture politique et symbolique proposée par les promoteurs de l’initiative, et non comme un fait historique nouveau en lui-même.

Les deux hommes appartiennent certes à une même histoire politique congolaise, marquée par des épisodes de dialogue, de proximité, de divergence et de recomposition. Mais transformer cette histoire en récit de réconciliation exige de ne pas gommer ses ambiguïtés.

C’est précisément ce qui rend la question intéressante.

Pourquoi cette mémoire maintenant ? Pourquoi Soulou ? Et pourquoi faire de ce retour un possible point de départ d’une réflexion nationale ?

Ces interrogations valent davantage que les certitudes.

La mémoire plutôt que l’oubli

Le mérite potentiel de l’initiative est peut-être de rappeler que la réconciliation ne peut être construite uniquement autour des institutions et des discours officiels.

Elle suppose également un travail sur la mémoire.

Martin M’Béri appartient à une génération d’acteurs qui ont traversé plusieurs périodes de la vie politique congolaise. Son parcours peut donc être lu de différentes manières : comme celui d’un responsable politique, d’un ancien ministre, d’un patriarche ou encore comme celui d’un témoin d’une histoire nationale particulièrement mouvementée.

Son retour à Soulou pourrait, dans cette perspective, devenir un moment de transmission.

Mais transmettre n’est pas sanctifier. Se souvenir n’implique pas nécessairement d’absoudre. Et réconcilier ne signifie pas réécrire le passé.

Une société pacifiée est peut-être moins celle qui oublie ses conflits que celle qui parvient à les raconter sans que leur mémoire interdise toute coexistence future.

Le religieux et le politique

Dans ses propos, Magloire Montan inscrit explicitement cette démarche dans une lecture religieuse. Il parle d’une réconciliation des Congolais avec Dieu, d’une réconciliation entre Congolais et d’une réconciliation avec l’étranger.

Cette vision relève d’une conviction spirituelle et politique assumée par son auteur. Elle ne constitue pas, en elle-même, une réalité politique objectivement établie.

Mais elle révèle une caractéristique importante de la société congolaise : la frontière entre le spirituel, le familial, le traditionnel et le politique n’est pas toujours étanche.

La référence à Dieu peut ainsi être comprise comme une manière de donner à l'événement une signification qui dépasse les appartenances partisanes.

Reste à savoir si cette ambition pourra être partagée au-delà de ceux qui la portent.

Les sages et la médiation traditionnelle

La mention des sages Mpika Tsiomo, Yéni et d’autres figures traditionnelles introduit une autre dimension : celle de la médiation par les anciens.

Là encore, il convient de distinguer le symbole de l’efficacité politique. La mobilisation des autorités traditionnelles peut contribuer à créer un espace de parole, de respect et de transmission. Mais elle ne peut remplacer les mécanismes politiques et sociaux nécessaires à une réconciliation durable.

Elle peut toutefois jouer un rôle dans une société où la légitimité de la parole des anciens demeure importante.

Le recours au patriarche Maurice N’Guesso, évoqué dans les propos de Magloire Montan, participe de cette logique. Il s’agit moins, à ce stade, d’un processus institutionnel formalisé que d’une démarche de sensibilisation et de rapprochement telle qu’elle est présentée par ses initiateurs.

Cette nuance est essentielle.

Un symbole ne fait pas une réconciliation

Le risque serait de charger l’événement d’une responsabilité qu’il ne peut assumer seul.

Le transfert des restes mortels de Martin M’Béri peut être un moment d’émotion. Il peut réunir une famille, un village, des responsables politiques, des représentants de différentes sensibilités. Il peut même favoriser des conversations qui, autrement, n’auraient pas lieu.

Mais une véritable réconciliation nationale suppose davantage : une capacité à écouter les mémoires contradictoires, à reconnaître les souffrances, à accepter la pluralité des récits et à reconstruire progressivement la confiance.

Elle ne se décrète pas. Elle ne se proclame pas. Elle se construit.

C’est pourquoi l’intérêt véritable du projet ne réside peut-être pas dans la promesse d’une réconciliation immédiate, mais dans la possibilité de créer un espace où cette question pourrait être posée autrement.

Le véritable enjeu : que faire de la mémoire ?

Il serait excessif de voir dans le retour de Martin M’Béri à Soulou le commencement certain d’une nouvelle ère politique.

Il serait tout aussi réducteur de n’y voir qu’une affaire strictement familiale.

Entre ces deux extrêmes se trouve probablement l’enjeu réel : la capacité d’un geste mémoriel à ouvrir un dialogue qui lui serait plus grand que lui-même.

C’est dans cette perspective que l’association symbolique entre Martin M’Béri et Denis Sassou-N’Guesso mérite d’être interrogée, plutôt qu’affirmée.

Elle peut susciter l’adhésion de certains. Elle peut également laisser d’autres Congolais sceptiques ou indifférents. Dans tous les cas, elle ouvre une discussion sur la manière dont une génération politique transmet son héritage à la suivante.

Le Congo n’a peut-être pas besoin de nouveaux récits héroïques. Il a surtout besoin de récits suffisamment honnêtes pour reconnaître que la mémoire nationale est faite de grandeurs, de blessures, de contradictions et de responsabilités partagées à des degrés différents.

Soulou comme commencement, pas comme aboutissement

Si le retour de Martin M’Béri à Soulou doit prendre une dimension nationale, sa réussite ne se mesurera donc pas à l’ampleur de la cérémonie.

Elle se mesurera à ce qu’elle permettra ensuite.

Une conversation commencée.

Une mémoire entendue.

Une rancœur désarmée.

Une génération qui accepte de parler avec une autre.

Et peut-être, au bout de ce chemin, la possibilité de comprendre que la réconciliation n’est ni une formule politique ni une injonction religieuse, mais un long travail de reconstruction du lien collectif.

C’est à cette condition seulement que le retour d’un homme vers sa terre natale pourrait devenir autre chose qu’un événement funéraire.

Il pourrait devenir un moment de réflexion sur le Congo lui-même.

Non pas la fin des désaccords, mais la possibilité de les vivre sans qu’ils condamnent définitivement les Congolais à se considérer comme des adversaires irréconciliables.

 

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